Il était mon ami

Avertissement : ce billet ne parle pas d’informatique, ni de jeu vidéo ou de Doctor Who, mais d’événements bien réels qui ont affecté ma vie. J’avais envie de raconter cette histoire depuis longtemps, elle n’est pas du tout marrante, ne rentre peut-être pas vraiment dans le cadre de ce blog. Mais j’avais quand même envie de la raconter, et finalement, il n’est indiqué nulle part que ce blog n’est dédié qu’à l’informatique…

On lit parfois des trucs terribles sur Internet.

Prenez par exemple ce billet de Daria Marx. Elle y raconte l’histoire d’une jeune fille,  Yaelle, on ne sait plus trop, qui s’est inventé une double identité, s’est construite deux vies, s’est racontée comme malade atteinte d’une leucémie, a raconté cette histoire sur le net, s’est créé des réseaux d’amis… en leur mentant de A à Z. Fausses identités, faux papiers, faux documents médicaux, etc. Yaelle ne s’appelle pas Yaelle, ni Salomé, ni Odile, à la fin on ne sait même plus trop.

À lire tout ceci, on pourrait croire qu’Internet a créé des individus un peu fous, que cette démarche n’aurait jamais pu se produire sans ces réseaux, que Facebook, Twitter, les blogs, pourraient être les outils qui permettent de se façonner une vie pour attirer l’attention à soi.

Il s’avère que, malheureusement, certains n’ont pas attendu Internet pour tromper leurs amis. La triste histoire qui suit est tout aussi réelle, puisque je l’ai vécue. Seuls les noms des différents protagonistes ont été masqués.

J’avais au début des années 90 rencontré un garçon très sympa, nommons-le P. , qui habitait non loin de chez moi, était dans ma classe, et partageait mon goût pour les jeux vidéo (même si nous n’étions pas de la même école de ce côté, mais qu’importe : cela permettait de s’échanger les jeux voire les consoles quand ça valait vraiment le coup). Un après-midi, alors que je vais chez P. découvrir les dernières merveilles sorties sur la console de Monsieur Sega (qui était rarement plus fort que moi, avouons-le), je fis la connaissance de son voisin, M. M. était un garçon qui, on peut le dire, avait un physique ingrat, ce qui ne l’aidait sûrement pas à se faire des amis. Mais après quelques minutes, j’ai découvert un garçon sympa, très drôle, et finalement attachant. Il avait également un talent inné pour tout ce qui touchait au dessin : il dessinait beaucoup, vraiment bien, et j’étais souvent impressionné par cette capacité, étant moi-même incapable de dessiner le plus simple des bonhommes sans qu’il ressemble à une patate. Il y avait de l’influence de Gotlieb dans son dessin, et on rigolait vraiment beaucoup ensemble.

Les années passèrent, nous nous marrons beaucoup, le cercle des amis devient de plus en plus important, mais la vie fait qu’il part étudier un peu plus loin, dans une grande ville un peu plus au nord, alors que la plupart des amis sont encore dans cette petite ville de province. Pas très grave : ayant brillamment réussi mon bac, je me rends régulièrement dans la capitale des Gaules, et il revient les week-ends, et on rigole beaucoup, on s’écrit, on garde le contact. L’amitié, quoi.

Mais alors que M. a de plus en plus d’amis, P. devient de plus en plus froid avec lui. L’atmosphère entre les deux semble glaciale. J’y prête moins attention, car c’est l’époque des amours, j’ai enfin une petite amie, je m’occupe forcément un peu moins des copains, etc. Il y a des histoires, comme dans tout groupe d’amis, mais là, entre M. et P., le malaise est palpable.

J’essaye d’obtenir des informations, M. me dit qu’il ne comprend pas, qu’il n’a rien changé dans son attitude. P. m’explique alors une des raisons pour lesquelles il a du mal avec M. Il pense que M. ment sur  son histoire amoureuse avec une fille rencontrée à Lyon quelques mois auparavant, il m’expose ses doutes, et comme son esprit est redoutablement rationnel et les faits assez curieux, je me mets un peu à douter. Mais quand même, pourquoi nous mentir ? Ça semble bizarre… Je décide de ne pas trop m’impliquer dans cette discussion, même si P. a quelques points qui me font douter.

Quelques semaines passent, je suis à Lyon, je rentre de la fac trop tard pour assister à une soirée organisée le soir même, je regrette qu’on ne m’ait même pas invité. Mais le lendemain, P. m’explique que finalement, j’avais bien fait de ne pas venir… En effet, M. a avoué à tous ses amis être séropositif.

Séropositif. Le mot, terrible, horrible, synonyme de mort, est lâché. Ma première réflexion : « Ça y est, je vais perdre un ami à cause de ce putain de virus ». C’est le choc. Le soir-même, je vais voir M. On discute, il m’explique, dans sa chambre, sa situation, qu’il aurait eu un rapport non protégé avec cette fille, il pleure, c’est dur, il souffre, je compatis, je le console, je lui promets de rester à ses côtés…

Le lendemain soir, je retourne chez P. On discute évidemment beaucoup, et d’un seul coup, il me met le doute : et si il mentait ? Tout comme il a menti parfois sur d’autres points, certes moins graves… Mais il y a quand même quelques détails troublants. Cette fille, si jolie sur les photos qu’il nous montrait, si froide au téléphone lors de ce réveillon du jour de l’an, si invisible pour tous, que personne n’avait vu, ni rencontré… Cette relation, qu’il était incapable d’expliquer, ce rapport non protégé alors qu’il nous expliquait toujours comment vivre sainement… Ces quelques incohérences de son récit… Et si, et si… Mais non, ce n’est pas possible, personne ne peut faire ça… Je revois M., on en discute encore, mais il a changé, il est sombre, ce qui peut largement se comprendre. Je l’écoute au téléphone quand il raconte ses réunions de groupes de malades, avec des gens qui finalement sont bien plus à plaindre que lui. Cependant, les discussions avec P. me rendent certainement plus tendus, le doute plus présent. J’ai une discussion au téléphone, froide, glaciale même. Il s’apitoie sur son sort, ça m’énerve, alors qu’il pourrait faire bien mieux.

Et puis, il y a cette histoire qu’il m’avait écrit pour me faire rire, une de ces longues histoires qu’on s’échangeait dans nos courriers. Une histoire qu’il avait dessiné, mais que j’ai retrouvé par hasard dans un album de BD, probablement un Edika puisque c’est lui qui m’avait fait découvrir cet auteur qui me faisait hurler de rire. Je découvre dans un album une histoire que M. a recopié intégralement dans une de ces lettres. Je m’interroge, je lui demande des explications, puisque je le trouvais drôle à la base, avec un vrai talent d’auteur, pourquoi recopier les histoires d’autres personnes et les faire passer pour siennes ? Un détail, peut-être, mais dans un flot d’incohérences, ce petit mensonge était une aussi une petite trahison.

Nous discutons encore de sa maladie, il me montre le rapport de test de séropositivité. Je ne sais pas comment je garde l’exemplaire en ma possession. On en discute avec P., et la conclusion est rapide  : c’est un faux. Il l’a fait lui-même, sans même s’occuper de savoir à quoi ressemblait un vrai test. Quelques lignes mal tapées sur une machine à écrire portable, son nom sur la feuille (bizarre, pour un test théoriquement anonyme…), pas d’information sur les tests utilisés… Puisqu’il a fait son test à Lyon, je vais dans l’hôpital où il aurait fait ce test, je fais moi-même un test de dépistage, et évidemment, le document qu’on me remet n’a rien à voir. Je montre le torchon qu’il m’avait remis, les infirmières sont effarées.

Je lui en veux de plus en plus. Notre relation se dégrade gravement. Un jour, M. me reproche cette froideur, je lui fais comprendre que j’aimerais plus de franchise de sa part, la discussion tourne court, je raccroche le téléphone. C’est fini. Et j’ai en même temps les boules, car je ne suis quand même pas sûr de moi à 100%.

Je me suis dans le même temps rapproché à nouveau de P., nous discutons ensemble longuement. Le problème, c’est que nous ne sommes pas les seuls à être au courant pour la « maladie » de M. Il en a parlé à tout le monde : à tous ses autres amis (dont de nombreux amis communs du cercle précédemment cité), et même… à ses parents. Oui, sa famille pense que leur enfant est malade, d’une maladie mortelle, pour laquelle il n’existe pas de traitement connu (en 1994, la tri-thérapie n’existait pas). J’imagine mal leur angoisse, alors que les doutes sont devenus pour moi depuis longtemps des certitudes. Mais certains amis communs n’ y croient pas. On ne peut PAS mentir avec ça, c’est trop énorme. On en discute encore, entre amis.

Le temps passe, on est en 1995. Les soirées sont parfois tendues car M. et P. sont invités tous les deux… Certains anniversaires sont mémorables, et pas forcément dans le bon sens. Mais le doute est toujours plus présent. Ses amis proches ne peuvent pas s’y résoudre, mais finalement, ils décident d’aller avec lui faire un test, pour confirmer ses dires. Ils veulent être sûrs. Il doit prouver sa loyauté, son amitié. Ils vont le matin faire le test dans un labo, ils doivent ensemble aller  chercher le résultat l’après-midi. Ils vont chez M. l’après-midi, ce dernier est parti… Tiens donc ? Ils foncent au labo, « ah non le monsieur est déjà venu le récupérer ». Ouch. Ils foncent chez lui, explications, ils veulent voir le résultat du test, il refuse, ils insistent, il avoue enfin…

Séronégatif.

L’un des amis s’effondre, il le croyait tellement… C’était son ami. Comment peut-on ainsi mentir à ses proches, sa famille, ses amis ? Je n’ai pas d’explication. Probablement qu’il était malheureux, probablement qu’il avait une souffrance qu’il n’avait pas su, ou pas voulu confier. Évidemment, il s’est d’un seul coup retrouvé complètement abandonné par tous ses amis. Il y a des choses qu’on ne peut pas faire.

À ma connaissance, il est toujours en vie, probablement avec d’autres amis. J’espère juste qu’il plus honnête avec eux qu’il ne l’a été avec nous.

Cette histoire s’est passée au début des années 1990. Mais elle aurait pris une intonation encore différente de nos jours, Internet étant une caisse de résonance phénoménale (dans les deux sens d’ailleurs). Bon courage pour Daria, Sonia et toutes les autres qui ont été bernées par Noa/Salomé/Odile. Ce genre d’histoire est difficile à vivre… sur Internet ou dans la « vraie vie ».

9 comments

  1. Moi ça me rend triste. Pour toi, bien sûr. mais pour lui aussi. Quelle tristesse, quelle douleur de vivre doit-il porter pour en arriver là ? Personne ne lui a appris qu’il était assez intéressant par lui-même ? Pour moi, c’est un gros manque d’amour derrière tout ça.

  2. Max G. dit :

    Triste histoire mais ce M. a surtout un gros problème psy depuis le début.
    Il n’est sans doute pas très responsable de tout cela et en est la première victime.

    Mais bon, c’est plus facile à cerner de l’extérieur, quand on a pas l’affect qui va avec.
    Tu n’as pas cherché à le retrouver depuis ? Cela s’est peut-être arrangé, il a peut être été pris en charge ?

  3. Cafeine dit :

    On a eu le même genre sur caf/geekzone. Il est même devenu modérateur. Il a fallu pas loin de 2 ans pour y voir clair… Rien d’aussi « grave », mais complètement mytho… :S

    ./hug

  4. Mourad dit :

    Touchante ton histoire. Je rejoins Max G. C’est sûrement lui la première victime, toutefois j’avoue ne pas le dédouaner. Car de ce genre de personne émane une aura délétère terrible qui tend à flétrir toutes les relations autour d’elle (amis, famille…). Ce que je vais dire peut sembler terriblement egoïste mais je pense que c’est un peu comme un trou noir qui finira par t’entrainer avec lui si tu t’en approches trop près. Le mieux à faire c’est de s’en éloigner. (oui je sais bien qu’on peut aussi essayer de l’aider, mais à mon sens ton ami était déjà « trop loin » pour une aide amicale)
    Je viens de me relire et je me trouve dur; et pourtant c’est profondément ce que je pense :-(

  5. […] This post was mentioned on Twitter by Guillaume Gete, BricoMac. BricoMac said: RT @ggete: [BLOG] Il était mon ami. http://blog.gete.net/?p=1448 Un article pas vraiment rigolo, mais il fallait qu'il sorte un jour. […]

  6. Éric L dit :

    La mythomanie est une vraie maladie terriblement destructrice pour l’entourage. M. était lui même une victime de cette maladie, il ne peut en être autrement.

  7. Fred dit :

    Bonjour, pour avoir vécu un truc semblable de mon côté je pense que cette histoire décrit un schéma assez classique dans lequel, au sein d’une relation d’amitié, un des protagonistes ressent un sentiment d’infériorité plus ou moins conscient (justifié ou non) qui l’amène à une certaine forme de frustration. De là entrent en jeu des mécanismes inconscients qui ont pour objectif de mettre fin à cette frustration par une rupture. Il invente une histoire pour attirer l’attention, et en même temps se prend dans un piège inextricable qui l’amènera nécessairement à se séparer de toi. En fait, soit il avoue avoir inventé le truc et renforcera sa souffrance, car ta réaction ne pourra être qu’une forme de pitié qui ne fera qu’accroître son sentiment d’infériorité. S’il persiste, il ne doit pas jouer son rôle de manière trop parfaite, car alors il n’arriverait pas à son but inavoué qui est la séparation. Donc soit il invente un truc trop gros, ou alors il accumule les actes manqués qui sont autant d’indices qui vont te faire douter. Un jour tu comprends, et pour lui c’est mission accomplie : il ne te verra plus, il n’aura pas besoin de s’expliquer, et il aura en quelque sorte transféré sa frustration sur toi.

    Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une maladie mentale mais plutôt d’un mécanisme de défense d’ordre naturel dans lequel l’inconscient prend le dessus pour surmonter une souffrance. Le résultat est triste, mais en fin de compte je suis persuadé qu’il vaut mieux pour tout le monde. D’après ma propre expérience c’est aussi réversible en laissant du temps au temps. La personne concernée peut prendre conscience de la situation, se rendre compte qu’elle a sévèrement déconné, et ne plus ressentir ce sentiment d’infériorité, et du coup avoir à nouveau des relations d’amitié normales. Mais il faut compter une ou plusieurs dizaines d’années pour cela, ou peut-être un peu moins avec l’aide d’un psy.

  8. Philippe dit :

    Cette histoire est touchante, même si je me garderais bien de porter un quelconque jugement.
    Pour être franc, j’ai moi-même dans mon adolescence « inventé » des histoires, mais c’était juste pour qu’on m’aime ! L’idée d’être mis à l’écart d’un groupe est terrible et je suis plutôt indulgent avec ce travers. Rassurez vous, je suis maintenant parfaitement intégré !
    Ceci-dit; si l’objectif est atteint (l’intégration au groupe), vous imaginez l’impact du retour en arrière ?
    Tu dis au tout début du récit que son physique n’était pas très avantageux… Peut-être une source…

    Pour rester dans le débat, je suis largement moins indulgent envers la compagne de Polnareff… là, il ne s’agit « à priori » pas d’être aimée ….

  9. Jean Meyran dit :

    Salut GG

    Je crois sincèrement qu’on a tous (plus ou moins) rencontré quelqu’un qui, pour se faire une place ou autre, s’invente un truc pour attirer l’attention de son cercle de relation.
    Le degré de mythomanie étant probablement proportionnel à sa sensation de ne pas être « comme les autres ». Sans compter le degré de jouissance que l’on peut avoir à faire « gober » des trucs à ses proches.

    Un souvenir light : En colonie, à 8 ans (en 1970, hé oui), j’avais fait croire à mes potes que j’avais un robot à la maison, étonnant, non ?

    Maintenant, pour arriver à ce genre de bobards, faut être vraiment pas bien, la pathologie est plus inquiétante.
    A bientôt

    @jmeyran