« It’s all part of the Plan »

L’un des plus gros changements opérés par Apple dans iOS 6 est évidemment l’abandon de Google Maps au profit d’une solution maison pour l’application Plans. Et évidemment ça n’a pas raté : Apple reçoit une volée de bois vert pour proposer une solution incomplète, gavée d’erreurs, qui ne propose pas ce que propose Google Maps.

Dans un sens, ces critiques sont justifiées. Plans est effectivement parfois franchement à côté de la plaque. C’est une situation qui s’améliorera rapidement, avec les informations fournies par ses utilisateurs. Et je pense qu’Apple n’avait malheureusement pas le choix que de lancer sa solution maintenant. Même si incomplète, même si imparfaite. Expliquons pourquoi.

Google, l’ex-meilleur ami de 30 ans d’Apple

En 1994, Édouard Balladur, ami de 30 ans de Jacques Chirac, avait assuré à ce dernier qu’il ne se présenterait pas aux élections présidentielles, quand bien même les médias le mettent en tête dans les sondages.

1995 : BIM. Balladur se présente. Comme lui faisait dire sa marionnette à Chirac : « ça picote un peu« . Curieusement, Chirac a gardé une certaine rancœur contre Édouard et son dauphin, un certain Sarkozy.

Apple et Google, c’est Chirac et Balladur.

En 2007, Steve Jobs présente en fanfare l’iPhone. Parmi les nombreux partenaires : Google, qui est associé pour l’application Plans. Eric Schmidt vient sur scène faire un petit speech, c’est le bonheur, tout juste s’ils ne vont pas se faire un gros calin sur scène avec Steve.

Fin 2007, Google présente pour la première fois Android, et annonce sa volonté de développer un OS qui, de façon assez étonnante, ressemble de plus en plus à iPhone OS. Steve Jobs pète un cable, la guerre est déclarée.

L’émergence du GPS

Par ailleurs, le GPS a commencé très rapidement à faire son entrée sur l’iPhone, dès le modèle 3G. Fonction très demandée, et très populaire, pour laquelle Google a sur Android un avantage non négligeable : proposer le guidage vocal pour les déplacements, gratuitement. Le mode GPS de Maps est particulièrement convaincant, et pour Apple, il ne fait guerre de doute qu’il va falloir y passer pour ne pas perdre en popularité dans les années à venir.

L’avantage de Google : le temps

Problème : avec Maps, Google a un avantage non négligeable puisqu’elle dispose d’une API bien gaulée, autour de laquelle se sont greffées des multillions de services. Comment concurrencer alors Google, qui a récupéré tant et tant d’informations mises à jour de façon contributive par autant d’utilisateurs depuis des années ?

Il n’y a pas vraiment de solution magique. La seule solution pour Apple était de se lancer dans sa propre solution de cartographie. Un domaine complexe, immense, pour laquelle il y aurait certainement des difficultés au départ. Car il ne faut pas oublier qu’avec son avance, Google Map s’est affiné avec les années… alors que le service lui-même est resté en stade de beta durant de nombreux mois.

Le prix de la dépendance

Chez Apple, on a du se faire bien mal au cerveau pour savoir quoi faire à la fin du contrat avec Google. Je suppose que pas mal de solutions ont du être abordées, mais il était surtout évident qu’il était difficile d’accepter de continuer à travailler avec une société qui avait décidé d’attaquer un marché commun. « Ça picote. » Et chez Apple, on n’aime pas non plus être trop dépendant d’une société tierce. C’est l’effet Office : quand en 1997, Microsoft menaçait de ne plus produire Office pour Mac, il était évident que pour Apple, cela aurait été une catastrophe capable d’enterrer le Mac, si bien que Jobs a du faire de nombreuses concessions à Redmond.

La solution était donc évidente : pour ne plus être dépendante de son ancien partenaire devenu nouvel adversaire, il fallait qu’Apple crée sa propre solution de cartographie / GPS. Et c’est ce qu’elle a commencé à faire il y a quelques années.

Bienvenue au nouveau Plans

Plans sur iOS 6 a donc vu ses cartes remplacées par celles d’Apple. Et là, au lancement d’iOS 6, c’est le drame. On entend Internet râler sur la différence de qualité entre Google Maps et Plans. Un Tumbler montre les horreurs proposées par iOS 6 quand on utilise Plans. Certaines erreurs sont clairement très graves, d’autres sont plutôt amusantes.

C’est oublier que Google Maps a également eu son lot d’erreurs plus ou moins graves, qui n’ont été corrigées que parce qu’elles avaient été remontées par les utilisateurs. Chance : iOS 6 propose d’envoyer un correctif en quelques secondes (1. Sûrement moins de temps qu’il n’en faut pour râler sur un Tumblr, d’ailleurs. Excusez-moi pour cette perfidie.].

Par ailleurs, et pour mon expérience très personnelle : j’ai utilisé l’application Plans pour me diriger avec l’assistance vocale dans Paris sans aucune difficulté. Bien parti et bien arrivé. Comme d’habitude : on ne parle que des trains en retard… Mais pour beaucoup d’utilisateurs de Plans, l’application sera fonctionnnelle.

Par ailleurs, je trouve les vues proposées par Plans plutôt sympathiques, le mode 3D donnant un effet bien rendu, et le déplacement à deux doigts pour agrandir ou changer l’angle de visualisation est fluide et rapide. En clair : le moteur de l’application est plutôt pas mal du tout.

Apple aurait-elle du lancer Plans dans cet état ?

À mon avis : oui. Quand bien même sa réputation doit en souffrir durant quelques semaines ou mois, l’application Plans verra sa qualité augmenter rapidement, sans avoir besoin de mettre à jour l’OS. Car évidemment, tout se passe du côté des serveurs d’Apple. Apple va corriger inlassablement les données, et on verra une meilleure qualité dans Plans dans les mois à venir 1. Plans continuera d’évoluer au fur et à mesure qu’Apple intègrera de nouvelles bases d’informations, que Yelp renforcera ses commentaires, que les utilisateurs enverront des corrections, etc.

Cela me rappelle le lancement du geoportail de l’IGN : difficultés techniques car sous-dimensionné, moins à jour que des sites comme pagejaunes.fr, etc. Le problème reste le même : à un moment, il faut juste se jeter à l’eau. Il est impossible d’attendre les 100% de satisfaction sur un service de cartographie dès le départ, avec des informations 100% pertinentes. Ces services s’amélioreront2.

Apple a cependant commis quelques erreurs à mon avis plus grave que les erreurs sur les cartes :

  • Ne pas mentionner que Plans est en mode beta pour le moment. Les utilisateurs assument que Plans est en version finale et c’est dommageable, car on s’attend alors à quelque chose d’au moins aussi bon que Google Maps. Alors que ce n’est tout simplement pas possible ave un système qui se construira au fur et à mesure des années.
  • Ne pas proposer de version web de son service. Probablement l’erreur la plus importante. Google Maps est accessible par le plus grand nombre, depuis n’importe quel navigateur. Pour utiliser Plans, il faut forcément un appareil iOS sous OS 6. Même un Mac ne peut pas l’utiliser ! Sûrement dans OS X Sea Lion3… Apple devrait rendre sa solution accessible au plus grand nombre pour la rendre vraiment populaire, et ne pas se restreindre aux utilisateurs d’iOS.
  • Plans devrait être intégré à iCloud, pour que les cartes ou les informations saisies sur un appareil soient automatiquement disponibles sur les autres. Exemple : créer un trajet sur son Mac, récupérer son iPhone et accéder directement à ce trajet à travers Plans.

Encore une fois : il est difficile, du côté utilisateur, d’accepter que l’application Plans ne soit pas aussi bonne que Google Maps. Et clairement, elle ne l’est pas. Loin de moi l’idée de tresser des couronnes à Apple pour la qualité de sa nouvelle application, mais Apple était un peu dans une impasse face à cette situation. Elle a pris un chemin délicat, qui lui vaudra quelques claques dans la gueule. Et dans quelques mois, on aura oublié tout ça et on sera passé à autre chose, parce qu’il faut bien avancer. C’est ce que fait Apple, à sa façon…

« La route est droite, mais la pente est forte. » ©Raffarin. (Et promis, mon prochain article ne fera plus aucune allusion à la droite française.)

(PS : et si vous n’avez pas compris le titre de cet article, regardez l’excellentissime The Dark Knight).

  1. Les mauvaises langues ajouteront évidemment que vu l’état de Plans, ça ne pourra que s’améliorer. C’est petit.
  2. Les beta-testeurs auront constaté déjà des améliorations très significatives entre les premières beta et la version « finale ».
  3. Évidemment ça ne sera pas ce nom, mais je le trouve rigolo.

14 comments

  1. gP dit :

    Comme d’hab. que du bon sens. :-D
    Laissons le temps au temps (Raffarin, Sarko, non ?) ;-)

  2. Timekeeper dit :

    Moralité : les Guignols c’était mieux avant.
    Espérons que ce nouveau Maps ne s’enlise pas, comme les équipes récentes d’auteurs des Guignols.

  3. Nicolas dit :

    Bonjour Guillaume, ça fait longtemps que je te lis et, pour mon premier commentaire, c’est avec plaisir que je te dis bonjour comme si je te connaissais ;-)

    Je me suis aussi beaucoup interrogé sur Plans, notamment sur la manière de soumettre des mises à jour. Au point de faire des correctifs dans OSM et de regarder si ça avait un impact dans Plans et puis j’ai compris…

    Alors j’ai fais une petite note et, pour le bien de tous, je pense qu’il bien de porter la bonne parole en répétant comment faire : http://forgeard-grignon.fr/1621

    Et bonne continuation !

  4. Juvior dit :

    Apple Maps ne fera jamais Street View et sera donc toujours inférieur à Google Maps.

  5. FabEhrhardt dit :

    Laissons le temps au temps. Il me semble qu’on disait déjà ça de Siri qui, sauf erreur de ma part, est toujours en version béta.
    Apple n’est plus dépendant de Google, très bien. Mais la firme dépend maintenant de TomTom, non ? Comme émancipation, il y a mieux.
    Et je passe sur l’inévitable et incontournable exemple de Paris. Si ça ne fonctionnait même pas à la capital, là ça la foutrait mal pour Apple. Mais qu’en est-il pour le reste de la France ?
    Apple aurait peut-être pu choisir une autre stratégie : attendre que Plans soit plus abouti ou faire cohabiter les deux systèmes de cartes le temps de bien finaliser Plans.

  6. Mourad dit :

    1/ sympa ton titre :-)
    2/ CQFD !

    Quand aux râleurs… déjâ present en 97, en 2001,
    On se lasse, mais on s’habitue, mais on se lasse…

  7. Très bon article (comme d’hab) et je vais parler de mon expérience.
    Je suis actuellement en vacances et j’ai mis à jour mon iPhone hier matin. Toute la journée j’ai demandé à Plan nouvelle mouture de me guider. Et bien voilà, j’aime la vue 3D proposée, j’aime les indications en haut de l’écran. Les problèmes principaux qui gênent ? Qu’est-ce qu’il est bavard ! Et il essaye de prononcer les noms étrangers avec l’accent qui va bien et là, c’est une catastrophe. Si on pouvais changer la voix aussi ce serai cool. Mais je vais persévérer et envoyer mes rapports pour qu’il s’améliore. Je pense qu’un jour prochain plan me guidera « vers l’infini et au delà ».

  8. Yoann F dit :

    Ce billet, c’est du bon sens en quelque sorte mais je suis également étonné de voir qu’on oublie assez rapidement ce qui faisait une des grandes forces d’Apple : la faculté à lancer un produit léché, à 100% complet et utilisable dès le premier jour. Coller le label « Beta » sur Plans n’aurait pas changé grand-chose : l’Apple qu’on connaît tous n’aurait, à une certaine époque, JAMAIS accepté de lancer quoi que ce soit en « beta ». Il faut que TOUT soit parfaitement fonctionnel, et par tout le monde, c’est le crédo de la pomme.

    C’est un ensemble de choses qui contribuent à un sentiment de qualité global sur le software, pendant de nombreuses années, et qui forge la réputation de l’écosystème Apple. C’est très fragile une pareille image de marque : la preuve avec Plans qui est devenu la risée de tous en moins de 24h. Le problème c’est que, au-delà de l’application elle-même, ça écorne un peu l’image de tout ce qui est produit par Apple, ça vient un peu casser l’effort de longue haleine fait pour éviter ça…

    Après, je me permets de faire remarquer que si la situation avec Google empêchait effectivement Apple de faire autrement que de virer Google Maps dans iOS 6 (c’est une simple hypothèse mais admettons), il y avait d’autres alternatives, d’autres prestataires de maps (Yahoo! par exemple, Apple utilise déjà plusieurs de ses services). Ça aurait évité de lancer un logiciel quasiment sans aucun retour utilisateur dans un OS utilisé par des millions de personnes dans le monde. C’est, je pense, là qu’Apple a fait une erreur « impardonnable » (toutes proportions gardées bien sûr) : en pensant que leur application n’aurait peut-être pas besoin d’une aussi grosse période d’apprentissage que ses petits camarades, et qu’elle pourrait rentrer en prod’ immédiatement. D’autant que la navigation, c’est un produit du quotidien : même si l’app est parfaite d’ici 3 mois, ça aura fait 3 mois de galère pour les iPhone-user, et ça c’est quand même difficile à avaler…

  9. nom dit :

    « C’est une situation qui s’améliorera rapidement, avec les informations fournies par ses utilisateurs. »

    Absolument, les utilisateurs enverront leurs photos satellites de leurs vacances pour améliorer le produit… o_O

  10. [...] justifié. Comme le mentionne très justement l’ami Guillaume Gete (je vous invite à lire son billet et à revenir ensuite poursuivre votre lecture ici), Plan est en Beta et les débuts de Google [...]

  11. Alain LORTAL dit :

    Bonjour Guillaume,
    comme d’autres ici, je ne peux qu’adhérer et ton analyse… Et pourtant :
    comme Yoann, je fais – depuis longtemps – le constat que de tels lancements devraient être pour le moins plus… peaufinés, en particulier quand il s’agit d’Apple…
    J’entends beaucoup de personnes (je me suis surpris à le faire moi-même d’ailleurs ;-/) dire que « ce ne se serait pas passé comme ça avec Steve »… Oubliant que ces derniers temps les bêtas ont été légion (Siri étant le dernier d’une désormais longue liste).
    Mais il me semble surtout, et ça peut sembler surprenant venant d’Apple, qu’il y a surtout une erreur magistrale de communication. Une erreur qui, là aussi, est la dernière d’une longue série (Antennagate, etc…).
    Pour l’instant, ces erreurs n’ont pas entamé le capital confiance des utilisateurs envers Apple qui est LE véritable trésor de la firme à la pomme, mais jusqu’à quand ?

  12. J’aime bien l’analogie avec « l’ami de trente ans », même si, désolé, elle ne tient pas vraiment. Android Inc. date de 2003, et a été racheté par Google en août 2005. Android n’ayant jamais fait rien d’autre que développer un système mobile, les intentions de Google étaient très claires, et pré-datent clairement l’iPhone.

  13. Sleipne dit :

    Article intéressant qui omet l’alternative qui pourrait devenir vrai dans les années à venir, Apple se sépare de Google pour se rapprocher de la solution GPS de Nokia, la seule à même de concurrencer Google. Par ailleurs Nokia étant en danger depuis un an maintenant, cette appareil pourrait difficilement concurrencer ces deux monstres que sont Google/Android & Apple/iOS.

    La suite au prochaine épisode ;)