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Adobe contre Apple : un combat de vingt-cinq ans

(Attention, billet long…)

La fameuse clause 3.3.1 du SDK d’iPhone OS 4 n’en finit plus de faire parler d’elle. En résumé : cet article indique que « les applications doivent être écrites en Objective-C, C, C++ ou Javascript exécuté par le moteur Webkit d’iPhone OS. Les applications qui pointent vers des API documentées par l’intermédiaire d’une couche de translation ou de compatibilité sont interdites ».

La conséquence directe serait d’interdire les applications générées à partir d’environnements comme de développement comme le tout frais Packager pour iPhone intégré à Flash CS5, ou des outils comme Monotouch, Unity ou encore d’autres.

Les commentaire sont évidemment enflammés, et pour beaucoup, on y voit la main malfaisante d’Apple, qui cherche à brimer les développeurs, en les obligeant à faire de l’Objective-C au lieu d’utiliser des technologies « standard » (je mets « standard » entre guillemets, vous comprendrez plus loin pourquoi).

Surtout, surtout, cela serait le morceau de trop, la preuve de l’arrogance ultime d’Apple et de son mépris pour ses partenaires qui ont tant œuvré pour sa survie durant tant d’années. On doit donc remercier Adobe chaleureusement d’avoir continué à sortir Photoshop & co même lorsque Apple était au fond du gouffre.

Réduire le problème à ce simple débat « Gentil Adobe – Méchant Apple » est bien trop simpliste. La situation est particulièrement complexe, tout comme les relations entre Apple et Adobe.

Pour bien comprendre pourquoi il y a tant d’enjeux aujourd’hui autour d’iPhone OS, il faut repartir à l’origine de la discorde entre Apple et Adobe. Pour moi, elle commence dès 1985, lorsque Apple sort la première LaserWriter. Pour utiliser celle-ci, il fallait envoyer des fichiers utilisant le langage de description de page PostScript. Apple a donc acheté et intégré de juteuses licences PostScript dans ses imprimantes. Sans oublier le coût des polices PostScript, qu’Adobe faisait payer le prix fort. Avec parfois quelques subtilités : par exemple, pour créer des polices PostScript type 1 de meilleure qualité que les PostScript Type 3 , il fallait investir lourdement, les licences proposées par Adobe étant particulièrement coûteuses. C’est ce coût qui a poussé Apple à créer la technologie TrueType et à la licencier gratuitement à Microsoft. Quelle a été la réaction d’Adobe ? Hop, on publie gratuitement toutes les specs de PostScript Type 1… Il n’y a pas mieux que de couper l’herbe sous la concurrence.

Faisons un petit bond dans le temps… En 1997, juste après le rachat d’Apple par NeXT, ou le contraire, on ne sait plus trop. La migration vers Mac OS X va obliger les développeurs à migrer les applications du C++ vers Objective-C. Et ça, ça ne plait pas vraiment à Adobe, Microsoft ou Quark, car ça veut dire beaucoup de travail pour adapter leurs applications vers Mac OS X. Pour éviter de froisser les susceptibilités, Apple crée l’API Carbon, qui va permettre une transition en théorie plus simple des applications héritées de Mac OS vers Mac OS X. Seulement, cela a une conséquence directe pour le développement sur Mac OS X et pour les utilisateurs : certes le travail de développement est facilité pour les développeurs, mais la maintenance de deux API (Carbon et Cocoa) est un travail colossal, épuisant nombre de ressources humaines et rallongeant d’autant les cycles de développement. 1. Carbon a été annoncé comme abandonné depuis 2009, et des logiciels comme la Creative Suite 5 viennent juste d’être portées vers Cocoa… Dix ans de perdus.

Ensuite, il a fallu un temps très long à l’époque pour voir arriver Photoshop en version Mac OS X : alors que ce dernier est sorti en mars 2001, on ne vit débarque Photoshop 7 qu’un an après. Même Quark XPress et Office vX étaient sortis bien plus tôt. Ouch.

Les problèmes ont continué quand Apple a décidé d’intégrer des technologies pour accélérer le fonctionnement des applications graphiques, en particulier Core Image. On aurait pu voir arriver des modules fantastiques pour Photoshop s’appuyant sur les fonctionnalités de Mac OS X. Pas de chance : chez Adobe, on développe pour du multi-plate-formes, même si ça veut dire négliger les fonctions standard du système, et ce même si cela peut avoir un impact sur les performances pour l’utilisateur.

Cette tendance au mépris de la plate-forme s’est accentué avec l’arrivée de « l’interface Adobe » : depuis quelques versions, la Creative Suite propose ses propres modèles de fenêtres, palettes, au mépris des conventions du système, qu’il s’agisse de Windows ou de Mac OS X. Plutôt que de faire plus de travail et de bien nous intégrer à chaque OS, autant mal nous intégrer aux deux ! Après tout, cela sera bien plus simple pour les gens qui travaillent sur les deux systèmes… Même si le pourcentage de clients qui passent d’une plate-forme à l’autre régulièrement est sûrement peanuts. On se retrouve donc avec une interface dans l’interface, pour faciliter le travail d’Adobe. Et tant pis pour l’homogénéité de chaque système, hein.

Pendant ce temps, Adobe continue sa progression, et innove quand même en attaquant directement Quark XPress avec InDesign. Ce dernier s’est fait rapidement un gros succès par sa bonne intégration à la suite CS, ses innovations technologiques, un tarif agressif par rapport à son concurrent qui lui stagnait autant que son développeur était arrogant… Problème : après avoir utilisé la Creative Suite pour imposer InDesign dans un bundle somme toute bien pensé, Adobe n’a eu de cesse de faire grimper les tarifs de sa suite logicielle. La CS d’aujourd’hui coûte quasiment le double d’il y a cinq ans. Ouch. 2.

Adobe a aussi su se faire remarquer en rachetant Macromedia et ses différents logiciels, dont l’inévitable Flash (tiens tiens). Bien sûr, avant l’acquisition, pas de souci, on continuera le développement des logiciels de Macromedia. Utilisateurs de Freehand, soyez sans crainte ! Enfin pour un an, pas plus hein. Après, à la trappe, vous passerez sur Illustrator, même s’il est beaucoup moins efficace pour votre travail, na ! Au passage, Adobe a aussi racheté des produits comme Golive, qui ont également disparu, la faute au rachat de Macromedia. Merci pour rien, les gars. Sans oublier des softs formidables comme FrameMaker, toujours reconnu comme la référence des outils de création de documents techniques. Zou, en 2004, à la trappe la version Mac OS X ! Il ne reste plus qu’une version Windows XP/Vista à l’heure actuelle… au grand désespoir de beaucoup, pas vrai JCC ?

Adobe, c’est aussi la boite qui a décidé un jour d’arrêter Adobe Premiere pour le Mac (lors de la sortie de la version Pro), pour se raviser en 2006, suite au succès de Final Cut Pro et Final Cut Express qui commençait à lui faire un peu mal… C’est aussi la boite qui a décidé que sur Mac, il faudrait obligatoirement une version d’Acrobat Pro trois fois plus chère que la version Windows pour faire des PDF. Tiens, Acrobat… On pourrait en écrire des pages entières sur ce chef-d’œuvre de lourdeur, de non-ergonomie, dont une grosse partie des composants ne fonctionne que sur Windows (Acrobat LiveCycle Designer ou Acrobat Pro Extended, par exemple). Je ne le ferai pas, John C. Welch l’a fait bien mieux que moi (mais en anglais).

Mais Adobe, c’est surtout, depuis quelques années, la technologie Flash. Et vous savez quoi ? Comme beaucoup à ses débuts, j’ai admiré cette technologie, le fait que Flash permette de faire des sites beaucoup plus beaux, plus interactifs, etc. Malheureusement, depuis quelques années, on a constaté de façon assez étonnante des différences de performance entre les versions Windows et Mac de Flash assez bizarres. Chez Adobe, on fait des logiciels pour les technologies du futur, alors optimiser, hein, c’est pour les faibles ! J’exagère ? Si peu… Flash s’est cependant imposé, car c’était la technologie la plus pertinente et la plus standardisée pour créer des jeux, des sites intégrant du contenu multimédia, et bien d’autres de façon assez simple. En particulier, Flash s’est imposé comme LA méthode de diffusion de vidéo… même si elle fait passer les processeurs les plus rapides à 99% d’utilisation pour afficher des images qui bougent.

Le problème, c’est qu’avec le temps, la technologie est donc devenue lourde. Et surtout, HTML5 propose de remplacer en grande partie Flash par ses possibilités d’animation et d’intégration vidéo, sans passer par un plug-in. Et l’iPhone a clairement montré qu’un monde sans Flash était possible. Il est peut-être temps que Flash disparaisse pour laisser la place à un vrai standard.

Mais que peut-donc penser Adobe de tout cela ? Pas compliqué : ses outils permettent de créer le contenu Flash. Mais plutôt que de penser à se pencher vraiment à fond vers HTML et estimer qu’il était désormais temps à Flash de laisser la place au vrai standard, elle décide d’aller encore plus loin dans l’intégration ! « Write Once, Run Everywhere »… Flash est le nouveau Java selon Adobe. Malheureusement, cette fameuse promesse de Java n’a que rarement été tenue : il n’est pas rare de tomber sur un applet Java qui requiert l’usage de Windows… De même, certains développeurs n’apportent le maximum de support technique qu’aux versions de Java tournant sur un ordinateur équipé de Windows. Enfin, il est clair que pour faire du WORE (ahem), il faut délaisser l’optimisation pour des plate-formes spécifiques, et donc créer un nivellement par le bas. Il est impossible qu’une technologie fonctionne de façon standard, partout, de façon archi-optimisée. Sinon, quel intérêt de faire des produits différents… Si c’est pour retrouver la même chose que chez les autres ? Où est le caractère de différenciation ?

Pour Apple, le message a été clair dès le départ : pas de Flash pour l’iPhone. Et chez Adobe, on est furax à l’idée de ne pas pouvoir faire tourner Flash sur l’iPhone, l’iPod touch ou encore l’iPad (cf les différents commentaires sur les différents blogs des gars d’Adobe). Imaginez : une société décide de ne pas se soumettre à la puissance du Dieu Adobe ! Désolé les gars, mais Apple a aussi le droit de décider des technologies compatibles avec ses appareils. Tout comme Adobe peut décider sur quelles plate-formes ses logiciels tourneront, avec ou sans l’avis de leurs anciens clients (voir par exemple les polémiques sur Adobe qui refuse que Microsoft intègre le PDF dans Office (ça semble avoir changé depuis), ou de donner accès à l’intégralité des fonctions de Flash pour raisons concurrentielles). Pour Apple, l’utilisation de Flash mettrait à genoux les appareils portables côté autonomie. 3 Les performances des applications portées de Flash vers iPhone sont par ailleurs pour le moment assez pitoyables… Pas vraiment de bonnes citoyennes.

La décision de couper court à tout environnement de programmation pour porter des logiciels en Flash vers iPhone OS peut sembler arbitraire, mais demeure finalement très logique. De même, Apple n’a pas peur de prendre des décisions radicales avec des technologies obsolètes : lecteur de disquettes, ports série, SCSI, PowerPC…S’il y a bien une entreprise capable de couper avec le passé, c’est bien Apple. Alors que pour Adobe, il sera difficile de tenir tête. Elle ne peut pas se permettre de cracher aujourd’hui sur une plate-forme qui représente une partie non négligeable de ses revenus et qui fonctionne très bien sans elle. 4. Si l’iPhone ne se vendait pas, Adobe aurait de quoi faire levier, mais en l’état actuel, il n’y a pas de concurrent valable à l’iPhone qui pourrait remettre Flash sur le devant de la scène mobile.

Flash est désormais un dinosaure de l’informatique. Le succès des logiciels bloqueurs de Flash comme Click2Flash montrent l’agacement de plus en plus important envers Flash. Adobe génère aujourd’hui du Flash, mais pourquoi ne pas embrasser dès aujourd’hui le HTML5 à fond ? Certes il y a un export Flash -> HTML5 disponible dans Flash CS5… Mais Adobe semble moins le mettre en avant que son export pour iPhone. Ne serait-il pas à la hauteur ? Ou parce que cela serait admettre qu’il existe une autre piste que Flash pour le Web ?

De technologie puissante et créatrice, Flash est devenu le nouveau Java, avec une promesse « écrit une fois, lisible partout ». Cette promesse est cependant irréalisable et crée un nivellement par le bas, ce qui est inacceptable pour une boite comme Apple. Il est désormais temps de laisser la place aux successeurs de Flash, basés sur de vrais standards… mais Adobe n’aime pas trop les standards qui ne lui appartiennent pas (tiens tiens). Et si Apple doit utiliser la méthode forte pour éliminer Flash, croyez-bien qu’elle n’hésitera pas à le faire. Même – et surtout – si cela doit gêner un ami de trente vingt-cinq ans…

À lire également (en anglais) :
- Le point de vue de Jean-Louis Gassée (ex-DG d’Apple France et ancien VP d’Apple), dans ses Monday Notes ;
- Un autre article-fleuve de Daniel Eran Dilger sur RoughlyDrafted.

  1. Même si de nombreuses applications d’Apple ont pu bénéficier aussi de l’aide de Carbon, en particulier le Finder, il n’est pas sûr que les ressources mises sur Carbon n’auraient pas bénéficié à réécrire un Finder en Cocoa bien plus rapidement. Ce dernier n’est arrivé qu’avec Snow Leopard…
  2. Et ne pensez pas faire des économies en l’achetant en ligne : pour télécharger la CS4, il vous en coûtera la bagatelle de 30€… Et pourtant, Adobe estime être une compagnie verte. Eh ben
  3. L’expérience sur les téléphones portables compatibles Flash semble montrer qu’Apple a vraiment raison sur ce point.
  4. Et quand bien même elle le ferait, je suis convaincu que ça n’embêterait pas plus Apple que ça puisque 1) chaque Mac peut faire tourner Windows et 2) Apple doit probablement avoir un Photoshop Killer prêt à sortir au cas où dans les labos. Ne rigolez pas : Mac OS X pour Intel a été un fantôme pendant 5 ans.

Message important à mes lecteurs

Ami lecteur,

J’avais prévu hier de publier un loooooooong article sur la guerre entre Adobe et Apple, expliquant les tenants et aboutissants de la lutte qui a conduit aux événements de ces derniers jours.

Le seul hic, c’est qu’entre temps, j’ai ceci qui a débarqué sur mon bureau :

Alors autant te dire, ami lecteur, que la guéguerre susnommée, d’un seul coup je m’en tape un peu le coquillard. Mais promis, je le finirai un jour, cet article.

En attendant, j’ai plein de nouvelles applis à tester, moi. Nyark nyark.

PS : pour mes commentaires en direct, suivez-moi sur Twitter !

L’iPad, l’ordinateur anti techno-logique

Dire que l’iPad est en train de faire bouillonner la blogosphère, voire le web tout entier est un euphémisme. Et plus je lis les commentaires, plus je crois qu’on fait tous fausse route, parce que nous – ceux qui lisent ce blog – sommes dans l’ensemble tous des geeks. Et pour comprendre l’iPad, il faut arriver à comprendre pourquoi Apple aime tant créer des produits de rupture technologique… ou plutôt, de rupture avec les techno-logiques.

Qui sont les techno-logiques ? Ce sont vous, moi, les gens qui lisent ce blog pour la plupart, et qui baignent dans l’informatique depuis des années. Des gens qui ont appris à manier une souris, un clavier, et qui en on fait parfois leur passion, leur métier. Des gens qui calculent l’intérêt technologique d’un produit en fonction de ses caractéristiques techniques : « Ah ouais, mais le PC machin il a 3 GHz alors que l’autre en a que 2,8, et en plus moi sur mon téléphone Samsoul j’ai un clavier avec des vraies touches alors tu comprends, hein, pour moi qui fait du mail toute la journée c’est indispensable, alors ton iFaune hein… ».

Les techno-logiques, ce sont aussi les gens qui testent les produits, qui le dissèquent, le critiquent, et le jugent par rapport à l’existant, selon des matrices prédéfinies, et selon leurs propres usages. Ce sont ceux qui aiment Excel, parce qu’on peut faire des macro super balaises avec, ou adorent le clavier du Blaquebeuri parce qu’il leur permet de taper des e-mails super vites en étant tout le temps connectés.

Mais le succès de l’iPad ne se fera pas avec ce public, qui souhaite voir toujours plus de fonctions dans un produit, en envisageant ce qu’il ne fait pas, tout en oubliant ce qu’il fait mieux que les autres.

Le meilleur testeur de l’iPad, c’est effectivement celui que les cokinous de Mac4Ever ont surnommé iMamy, en hommage à iPapy (très beau poisson d’ailleurs, vous remportez évidemment le trophée Findus, les gars !). Et vous savez quoi ? Ils ont parfaitement raison. D’ailleurs, ils visent totalement juste lorsqu’ils parlent de l’ordinateur du troisième âge. Sauf que je parlerais plutôt du troisième âge de l’informatique :
- Premier âge : l’interface programmeur, ligne de commande, courbe d’apprentissage (trop) élevée ;
- Deuxième âge : l’interface graphique, clavier + souris, courbe d’apprentissage relativement peu élevée ;
- Troisième âge : l’interface tactile, manipulation directe, courbe d’apprentissage quasi-nulle.

Les vieux de la vieille (ahem) qui ont connu les premiers Mac se souviendront également que ces ordinateurs étaient souvent considérés avec mépris, comme des jouets, parce qu’ils rendaient accessibles des concepts qui étaient auparavant réservés à une élite. Vingt ans plus tard, l’interface graphique n’a pas évolué radicalement, la plupart des concepts étant toujours en vigueur, mais la complexité s’est accentuée : d’un dossier Système contenant sept (oui, 7) éléments, on est passé à un monstre de dizaines de milliers de fichiers pesant plusieurs Go sur le disque dur. Nos souris ont fait des crises d’acnée, le clavier a gagné un pavé numérique et plein de touches de navigation pour prendre plus de place sur notre bureau.

L’iPad est le retour aux sources de la simplicité. Et il ne peut faire qu’enrager le techno-logique, qui ne peut pas comprendre pourquoi l’iPad ne gère pas le Flash, pourquoi l’iPad n’a pas de vrai clavier, pourquoi il n’est pas équipé d’une webcam. Parce qu’il sera concentré sur ce que l’iPad n’est pas, il oubliera l’essentiel : tout le monde n’est pas un techno-logique.

Le poisson et les critiques à peine voilées de Mac4Ever (car sous l’humour se cache une vraie critique, je les connais assez maintenant ;-) ) ne masquent pas la déception de cette génération techno-logique qui aurait tant voulu que l’iPad soit leur tablette. Ils espéraient un produit pour eux, manque de bol, Apple propose un produit pour « the rest of us », comme le dit souvent si bien Apple elle-même.

D’un certain côté, cela me fait furieusement penser à Nintendo et la Wii : avec cette console, Nintendo a freiné dans la course à la puissance brute, pour proposer une technologie de rupture, une interaction nouvelle, plus simple à appréhender. Cela en fait hurler certains mais la stratégie très claire de Nintendo a été couronnée de succès, au moins commercialement, en faisant sortir le jeu vidéo de l’habituel cercle des joueurs.

Et bien, l’iPad, c’est en quelque sorte la Wii d’Apple : un produit simple d’emploi, pour les non-technoïdes, qui ne cherchent pas à savoir la quantité de mémoire vive de leur ordinateur (d’ailleurs ça sert à quoi, la mémoire vive ?), mais qui veulent un objet qui leur permet de bénéficier d’Internet et de nouveaux outils sans peine. Et quoi de plus rageant pour ceux qui suivent Apple depuis tant d’années de se dire qu’elle préfère mettre ses ressources dans iPhone OS plutôt que dans Mac OS X, qui est leur outil de tous les jours, et qu’elle préfère se consacrer à l’informatique pour tous plutôt qu’à l’informatique pour eux seul… « Trahison ! », iront même crier certains. Pourtant, le travail d’Apple consiste aussi à investir de nouveaux terrains, à trouver de nouveaux clients, et à rendre ses produits et ces nouvelles technologies accessibles au plus grand nombre. Et après tout, ça n’empêche pas les techno-logiques de continuer à être fournis en produits de haute qualité, non ? La plus grosse faiblesse de l’iPad reste quand même d’être encore un périphérique de l’ordinateur : sans iTunes sur un Mac ou PC, point de combat ! Il faudra qu’Apple se décide à couper le cordon entre l’iPad et l’ordinateur classique pour lui donner toute sa légitimité. Ça n’arrivera peut-être pas demain, mais cela arrivera probablement un jour.

Un dernier point : il y a dix ans, Steve Jobs avait dessiné une matrice très simple pour la gamme Apple :

Aujourd’hui, il faudrait redessiner la gamme Apple ainsi :

Mac OS X va devenir de plus en plus le système professionnel d’Apple et un outil de production de contenus, alors qu’iPhone OS gagnera en maturité. Cependant, les deux continueront à exister, ne serait-ce que parce que Mac OS X est un terrain de jeu plus performant pour Apple. Mais je ne serais pas surpris de voir une convergence de plus en plus forte entre les deux OS avec le temps… Jusqu’à les fusionner ? Je ne sais pas. Est-ce impossible ? Probablement autant que supprimer le lecteur de disquettes, lancer un lecteur MP3 ou basculer sur processeur Intel…

L’iPad ne sera peut-être la révolution des média, mais c’est bien plus qu’un simple ordi sans webcam ou sans flash. C’est une nouvelle piste de réflexion pour Apple. Que cela se fasse avec, ou sans les Mac-fans.

[MàJ] Ça cause iPad sur TV5 Monde

Pour ceux qui se lèveraient très tôt le samedi matin (la joie d’avoir des enfants…), je serai en interview dans le journal de TV5 Monde, à 6h ce samedi 3 avril. Ça causera d’iPad, d’Apple et sûrement d’autres trucs passionnants.

Bon, vous avez aussi le droit de programmer votre EyeTV hein.

Mise à jour : mon interview est désormais disponible ci-dessous !

PS : merci à toute l’équipe de TV5 pour leur accueil !

iPad vs GooglePad : guerre (pas encore) déclarée

Le très souvent pertinent et très « dans le(s) nuage(s) » Louis Naugès aborde sur son blog la concurrence à venir de l’iPad, qui pourrait se présenter sous la forme d’une GooglePad (appelée ici gPad…). Il en profite pour apporter un peu d’eau à son moulin en expliquant pourquoi le gPad sera sûrement le meilleur choix face à l’iPad.

Malheureusement, le score sans appel (4/1 pour le gPad) est très fortement sujet à caution. Pour s’en rendre compte, il faut reprendre le p’tit schéma de M. Naugès.

Maintenant, je reviens sur ses conclusions :
- Monotâche vs multitâches : L’iPad fonctionne avec l’OS de l’iPhone qui est encore, pour le moment, monotâche. Le gPad sera nativement multitâche, dès sa sortie.
Avantage …. gPad.

Cet argument-là est totalement pernicieux, puisqu’il compare un OS existant à un OS qui n’existe pas. Tout en supposant que l’OS existant n’évoluera pas d’ici là… Par ailleurs, il faut arrêter avec l’argument selon lequel iPhone OS n’est pas multitâche : il l’est, mais Apple refuse pour le moment que les applications tierce-partie puissent fonctionner en tâche de fond. Rien n’empêche une future évolution d’iPhone OS de tirer parti du multitâche, mais c’est seulement quand Apple aura trouvé la bonne implémentation qu’elle le mettra en route.
Enfin, Chrome OS est, à ce que j’ai compris, un système complètement basé sur le « Cloud », donc, un navigateur doté d’onglets, chacun de ces onglets étant une « tâche »… Rien n’empêche dans ce cas Safari d’être considéré comme une base de système multitâches ». Pour moi, pas de gagnant.

- Client lourd vs Client Allégé : l’iPad perpétue la logique client lourd d’Apple et privilégie les usages en mode non connecté. Le gPad, à l’inverse, ne fonctionnera qu’en mode connecté, toutes les applications étant accessibles depuis un navigateur. Pour les rares situations de non-accès au réseau, HTML 5 fournira en standard la capacité de travailler Off-line. Avantage …. gPad.

Là encore, il y a une erreur à mon avis importante : parce que le HTML 5 permettRA de faire du off-line, cela annihilerai la capacité actuelle de l’iPad… à déjà faire du offline ? Pas d’avantage particulier au gPad, je dirais même plutôt « au contraire », car il restreint l’usage au web. Souvenez-vous de l’accueil glacial des développeurs en 2007 quand Steve Jobs leur a expliqué que le truc super cool avec l’iPhone, c’est qu’on pouvait faire des Web apps et que ça serait suffisant… Le SDK est arrivé l’année suivante, et le paysage de la mobilité a été littéralement chamboulé. Avantage iPad, et pour moi, il est très clair ! Ah, et pour rappel : Safari sait *déjà* gérer le offline avec HTML5.

« - OS propriétaire vs Open Source : Microsoft avec son annonce récente de Windows Mobile 7 et Apple persistent dans leur démarche d’OS mobiles propriétaires. Google, Intel, Nokia ont choisi la voie Open Source, comme l’immense majorité des acteurs de ce marché. » Ouaip, et on voit comment ça leur réussit en termes de vente, par exemple chez Nokia. Par ailleurs, c’est oublier que ce n’est pas parce qu’une partie de l’OS est propriétaire qu’il est entièrement propriétaire (cf WebKit, qu’ils sont bien contents d’avoir chez Google & co). Enfin, avoir son propre OS, c’est aussi se permettre d’innover à son propre rythme. L’iPhone n’aurait jamais pu exister si Apple avait du attendre qu’un autre développeur se bouge les fesses pour sortir ce qu’elle voulait. Et parfois, il vaut mieux tout reprendre à zéro que s’embêter avec l’existant ! Pour rappel, Apple avait envisagé à une époque de prendre Linux pour iPhone OS, avant d’adopter OS X… Si elle ne l’a pas fait, il y avait probablement d’excellentes raisons. Enfin, si les autres plate-formes se sont mises aux applications en téléchargement sur les portables, c’est probablement que la logique « Web partout » ne fonctionne pas pour tout.

- Connectique minimale vs connectique ouverte : L’iPad est vraiment très pauvre dans ce domaine : une prise écouteur et une prise «propriétaire» pour se relier à un dock de chargement et de synchronisation, comme l’iPhone. Le gPad disposera, lui de connecteurs ouverts, USB en priorité.
Avantage …. gPad.

Ok, léger avantage. Encore que des accessoires pour le connecteur iPhone, c’est pas ce qui manque… Et que les accessoires indispensables seront probablement disponibles dès sa sortie.

- Applications propriétaires vs Applications Web : Les utilisateurs d’iPad auront immédiatement à leur disposition les 140 000 + applications déjà disponibles pour l’iPhone plus des applications nouvelles construites spécialement pour profiter des nouvelles caractéristiques de l’iPad. Les utilisateurs de gPad auront, immédiatement… toutes les applications du Web à leur disposition et probablement quelques applications spécialement réalisées pour le gPad.
Avantage …. iPad.

Et là encore, l’avantage est bien plus important pour l’iPad, puisqu’il bénéficie également de toutes les applications pour le Web, et d’applications qui seront optimisées pour son interface !

La conclusion suivante me semble encore bien hasardeuse : « Le gPad sera un choix beaucoup plus logique pour des responsables informatiques qui souhaiteront proposer une tablette professionnelle à leurs clients, capable d’accéder facilement à tous les nouveaux usages SaaS / Cloud Computing en situation de mobilité. » Je ne vois pas en quoi une solution basée sur iPad serait moins logique, alors qu’elle sera déjà fiabilisée, et qu’il existe déjà de nombreuses applications développées par ces mêmes entreprises pour l’iPhone, y compris en SaaS ou Cloud Computing.

Pour en revenir au sujet initial, je pense que le Cloud a clairement de beaux jours devant lui, et bien évidemment les solutions en ligne auront les faveurs de bien des services informatiques. Mais il reste un critère important à ne pas sortir de l’équation : l’utilisateur. Et là, Apple dispose d’une arme de poids : un parc d’utilisateurs déjà plus que conséquent de la plate-forme iPhone OS. Les entreprises qui se sont déjà lancées avec succès sur iPhone OS ne vont pas forcément avoir envie de se lancer sur une plate-forme juste parce qu’il y a marqué Google dessus. Par contre, avec une plate-forme déjà reconnue comme iPhone OS, les risques sont moins importants…

Enfin, il est toujours facile de comparer un vaporware face à un produit réel… Pour le moment, le gPad n’existe pas, l’iPad sort dans moins de 45 jours. D’ici à fin 2010, Apple dispose d’un boulevard pour convaincre les entreprises de la pertinence de sa plate-forme et pour faire évoluer iPhone OS… Et ce n’est pas parce que l’approche d’Apple est différente qu’elle est forcément mauvaise. Enfin, est-ce que toutes les entreprises ont vraiment envie d’être dépendantes de Google, alors qu’elles sont à peine en train de sortir de l’hégémonie de Microsoft ? Rien n’est moins sûr…

En tout cas, je rejoins Louis Naugès sur un point : les mois à venir vont être compliqués pour les services informatiques. Et passionnants :-)

Say Hello to iPad !

La voici donc, la fameuse tablette, et son nom est bien iPad, comme prédit.

Et donc, qu’en penser ?

Pour moi, il y a plusieurs points fondamentaux à voir dans ce produit, et comme tous les produits Apple, il va être source d’émerveillement et de frustration.

Reprenons d’abord le matériel. On ne peut pas dire grand chose sur le design : c’est bien un gros iPod touch, en à peine plus évolué, mais en assez léger, même si les premiers commentaires annoncent un poids qui se sent bien en main. Et tout de suite, on constate qu’il lui manque peut-être un p’tit quelque chose, comme une webcam, et ça je trouve que c’est fort dommage.

Mais continuons. L’écran semble très brillant, très belle qualité, et un des arguments d’Apple est : « vous n’aurez plus envie d’avoir un cadre photo numérique ». Certes, avec l’adaptateur qui va bien, ça devrait le faire. Et surtout, vu que la plupart des cadres photos numériques sont une plaie à utiliser, il ne devrait pas y avoir photo (hin hin) sur l’utilisation de l’iPad pour tout ce qui est graphique en général.

Maintenant, regardons l’intérieur de l’appareil. C’est probablement dedans que se joue une partie du futur d’Apple : le processeur Apple A4. Si vous vous demandiez pourquoi Apple a racheté PA Semi, vous avez l’explication : pouvoir fournir ses propres processeurs à basse consommation, des processeurs très rapides et très puissants. 10 heures d’autonomie, et une vitsse qui semble vraiment au rendez-vous : des premiers commentaires, la réactivité de l’appareil serait très, très impressionnante. Selon John Gruber, ce serait même le point qui rendrait vraiment l’iPad attractive.

Côté OS, j’avais pensé qu’il ne s’agirait pas d’iPhone OS, or il s’agirait d’iPhone OS 3.2. Mince ! Et c’est vrai que l’interface ressemble fortement à celle de l’iPhone. Pourtant, j’ai l’impression que cette interface n’est pas finale, et que le vrai iPad OS sera la version 4 d’iPhone OS : un vrai système capable de faire s’envoler cet appareil.

Avec iBooks, mon pronostic sur la Gazette des sorciers se concrétise quelque peu… Et Amazon va devoir se bouger sérieusement les fesses. Même si nombreux sont ceux qui ne jurent que par le e-Ink, l’iPad risque de faire du mal. Parce que si le Kindle est excellent pour lire des livres, l’iPad risque d’être très bonne pour les livres, et exceptionnelle pour tout le reste.

iWork… Ça c’est bon ! J’adore l’idée de pouvoir travailler sur un document Keynote en mode multitouch et de pouvoir le diffuser directement via l’iPad (possible désormais pour toute application avec le nouveau SDK). À tester, mais ça pourrait être génial. Dommage que les applis soient par contre toutes payantes.

La plus grosse surprise de l’iPad, ça reste quand même le tarif. 499$ ! Alors certes, si on rajoute les options 3G et la grosse capacité de stockage, le tarif n’est plus le même. Mais quand même… Pour un produit que tout le monde pensait à 1000$, c’est une sacré bonne surprise.

De façon plus générale, Apple voit l’iPad comme le produit à mi-chemin entre l’iPhone et le portable classique, et ce n’est pas encore le produit ultime capable d’attirer tout le monde. D’un côté, il a des concessions, et peut-être qu’Apple a vraiment cherché à atteindre un prix qui lui semblait vraiment accessible. Il est clair qu’à moins de 500$, l’iPad aura forcément du succès.

Certains sont déçus car ils espéraient un système plutôt basé sur Mac OS X. Mais je crois que pour Apple le but était de faire un produit simple, utilisable par n’importe qui, et quand même très puissant. L’informatique classique est intimidante : le grand public a du mal à utiliser la souris et le clavier. Avec l’interface simple et épurée de l’iPad, le message semble plutôt être « je suis simple mais efficace pour la plupart des usages. » Dans le même ordre d’idée, l’absence de système de fichier va dans une logique de simplicité et d’interaction plus directe. À l’heure actuelle, la majorité des utilisateurs d’ipod touch ou iPhone n’ont pas accès au système de fichier de leur appareil et ça ne les empêche pas de dormir. Au contraire : ça leur rend l’informatique accessible.

Il y a un point très important dans la mise en scène de la présentation de l’iPad : le fauteuil. Le message est clair : « ce n’est pas un produit que vous utiliserez devant une table ». Prenons l’exemple de mon épouse qui surfe sur le canapé ou dans le lit. Le Macbook est très bien, mais son autonomie est moindre, il chauffe, et il est finalement un peu lourdaud pour des besoins finalement simples. Mais il ne pourra pas être remplacé tout de suite par un iPad pour d’autres raisons : capacité plus limitée, pas de multitâche… En revanche, ce dernier pourrait être un objet purement familial pour des utilisations sans prise de tête.

Enfin le dernier point sensible, ce sont bien evidemment les applications. Dés sa sortie, l’iPad propose plus de 120000 applications ! Mais là encore, elle ne donnera sûrement sa mesure qu’avec des applications taillées pour elles (iLife, anyone ?). Et je lui prédis un incroyable succès dans le monde professionnel. Attendez-vous à voir l’iPad débarquer rapidement dans les hôpitaux, chez les transporteurs ou bien d’autres endroits où vous imagineriez voir des Mac. D’autant que la question de l’intégration en milieu hétérogène se pose moins qu’avec le Mac, car finalement beaucoup plus simple.

Au final, l’iPad est comme d’habitude un produit de concessions qui ne pourra pas satisfaire tout le monde. Certains regretteront (avec raison) qu’il manque par exemple une webcam. Mais l’iPad va proposer une expérience utilisateur inimitable… et l’expérience utilisateur, c’est une des plus grandes forces d’Apple.